La semaine dernière, quelqu’un m’a dit que vivre à Paris, c’est pénible parce que le rythme est épuisant et on est écrasé par la foule, le bruit, le mouvement permanent.
Paris, je n’ai pas pu la laisser dire ça, j’ai pris ta défense.
Je lui ai dit que vivre à Paris, c’était une chance incroyable, que ce rythme me donne envie de bouger, que le mouvement c’est la vie et que la foule anonyme, ça a du bon.
Parce que j’ai grandi dans un village.
Pour beaucoup de gens (ceux qui n’ont pas grandi dans un village), “grandir dans un village” ça veut dire courir dans les champs quand on est enfant, faire des bouquets de coquelicot pour sa maman, élever des poules rousses au fond du jardin, faire des promenades en famille dans des chemins avec de la boue tous les week-ends, puis devenir ado et retourner dans les champs en plein orage pour crier son désespoir avant de faire l’amour pour la première fois dans les herbes hautes voire dans le foin.
Que les choses soient claires, je n’ai jamais rien fait de tout ça, d’ailleurs je déteste les promenades et j’ai peur des vers de terre. Ah, si, les bouquets de coquelicot, j’avoue.
Grandir dans un village, en réalité, ça signifie que tes voisins ont tous l’âge de ta grand-mère et que tes amis habitent dans le meilleur des cas dans le village d’à côté, à 5km. Quand tu arrives au lycée, tes amis vivent en moyenne à 15km de chez toi. Et il n’y a bien sûr pas de service de transports en communs pour relier ces différents villages, sauf le service de ramassage scolaire, qui n’est généralement pas très actif le week-end.
Grandir dans un village, ça signifie que le silence est le son par défaut et que c’est un évènement quand il est remplacé par autre chose. Les exclamations “oh c’est bien chez vous, qu’est-ce que c’est silencieux !” sont donc invalides, ça revient à dire qu’il y a de l’air pour respirer ou qu’un participant à une émission de télé-réalité est stupide : c’est seulement quand ça n’est pas le cas que ça vaut la peine d’en parler.
Mais surtout, grandir dans un village, ça signifie qu’il est impossible d’aller en centre-ville (le centre-ville de la petite ville la plus proche, il n’y a pas de centre à proprement parler dans mon village, juste deux rues qui se croisent) impossible d’aller en centre-ville sans rencontrer quelqu’un qui te connait. Parce que de toute façon, tout le monde te connaît.
J’ai pourtant des années d’entraînement mais c’est impossible. Tu peux passer par les petites rues qui contournent la place centrale, aller dans une putain de boutique où personne de ton entourage ne va jamais (une mercerie qui vend de la laine par exemple – oui ami parisien, le mot “mercerie” existe toujours et il y a même un cordonnier juste en face, c’est un peu le Moyen-Age par chez moi, que veux-tu), tu peux choisir un jour de semaine, un après-midi, quand tout le monde est censé travailler, eh ben tu tomberas quand même toujours sur quelqu’un qui viendra te dire bonjour.
Parfois, bonne pioche, c’est un ami que t’as pas vu depuis longtemps et ça fait plaisir. Mais le plus souvent, c’est quelqu’un à qui tu n’as absolument rien à dire. Une très vieille connaissance de collège avec qui tu échanges le fameux regard “je sais qu’on se connait mais c’est pas moi qui engagerai la conversation en premier au cas où en fait on se connaîtrait pas”. La maman d’une amie, que tu aimes beaucoup et qui te connaît depuis toute petite mais bon tu vas peut-être pas non plus taper la discute une heure et lui raconter ta dernière cuite. Une voisine folle qui s’est prise d’affection pour toi. La caissière de la boutique où tu as fait ton stage d’observation en 3e. Un ancien prof sadique – mais ça va, eux en général ils se souviennent pas de ma gueule, surtout depuis que j’ai les cheveux courts et plus de lunettes.
Quand je suis arrivée à Paris, j’ai trouvé les gens ouverts et faciles à aborder.
Je viens de la seule région de France où les gens entretiennent des relations encore moins cordiales qu’à Paris, faut croire. Les gens ont beau se dire bonjour dans la rue, j’ai davantage l’impression de passer un test d’aptitude à la conduite d’une bonne vie morale que de discuter avec une vieille connaissance quand je croise quelqu’un dans ce centre-ville.
Du coup, la ville anonyme, j’en rêvais quand j’ai eu 18 ans. Et je l’ai eue. Et je l’aime, putain.
Demain, je rentre à Paris. Et même si je continuerai longtemps de dire que je “rentre chez mes parents”, même si je ne me reconnais pas dans le mot “parisienne”, même si cette ville a aussi plein de défauts, c’est à Paris que je me sens chez moi parce que c’est là que je peux être moi et m’en foutre de ce qu’on en pensera.